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Luc Ferry : « Préparer nos enfants à l’IA »

1 juin 2019 - 10h42

L’institut Le Rosey devait organiser une conférence-débat sur le thème « Quel rôle va jouer l’intelligence artificielle dans le monde de l’éducation ? », au Yacht Club, fin avril. Reportée sine die pour cause de météorologie ayant entraîné une annulation de certains vols, la conférence devait faire intervenir des personnalités telles que Luc Ferry. Le philosophe, écrivain, ancien ministre de la Jeunesse, de l’Education nationale et de la Recherche a cependant accepté de s’exprimer, à distance, dans les colonnes de La Gazette de Monaco.

L’Education nationale est, par essence, très conservatrice dans ses méthodes. Pourtant, avec l’apparition des nouvelles technologies, elle est amenée à évoluer. Parleriez-vous de révolution des méthodes ? Cela va-t-il impliquer une refonte profonde des modes d’enseignement et des programmes ?

Je vais beaucoup vous décevoir, mais j’aurais tendance à penser que les principaux problèmes de l’Education nationale viennent de ce qu’elle s’est voulue hypermoderniste et innovante depuis les années 70 sous l’effet des sciences de l’éducation et de l’héritage du joyeux mois de mai. Je ne crois pas une seconde à la révolution des méthodes, et s’agissant par exemple du problème numéro un de l’école primaire aujourd’hui, à savoir la montée de l’illettrisme, c’est en revenant aux fondamentaux et à des méthodes d’apprentissage classiques qu’on obtient les meilleurs résultats. Les MOOCs (formations en ligne ouvertes à tous, N.D.L.R.), ont été largement un échec et ceux qui fonctionnent bien le font à un niveau d’études élevé, à l’université, un peu au lycée, pas du tout au collège, encore moins à l’école primaire, parce qu’à ce niveau, avec de jeunes enfants, le regard réel du professeur dans la classe est tout simplement irremplaçable.

Quel rôle peut jouer l’intelligence artificielle dans ce cadre ?

A peu près aucun. Elle nous pose un problème qui est tout autre que celui des méthodes d’enseignement, un problème qui va devenir absolument crucial dans les années qui viennent. Comment équiper nos enfants pour le monde qui vient, quels savoirs et quelles compétences leur transmettre sachant que l’IA va impacter  dans l’avenir à peu près tous les métiers, y compris ceux qui demandent de hautes qualifications : médecins, juristes, commissaires aux comptes, notaires, etc. Par rapport à ces questions, les efforts de Google en matière de pédagogie sont tout à fait dérisoires. Ils peuvent avoir une petite utilité purement technique pour faciliter la communication entre les élèves et les professeurs, ou pour remplacer certains manuels, mais sur le fond, ils n’apportent pas grand-chose…

Qu’est-ce que ce phénomène va impliquer dans la formation des enseignants ?

Il faut que les professeurs, mais tout autant les politiques et les parents, comprennent que l’IA va changer massivement la donne du marché du travail et qu’il faut y penser dès maintenant. Pour vous donner un exemple, la voiture autonome, sans volant, est aujourd’hui parfaitement au point sur le plan technique. Je l’ai essayée moi-même dans Paris et c’est bluffant. Cela signifie que dans 20 ans, il n’y aura plus un chauffeur de taxi dans nos grandes villes. On estime que le nombre d’emplois impactés aux Etats Unis par le camion autopiloté sera de plusieurs millions d’ici 20 ans. Mais ce sera la même chose, par exemple, pour les radiologues dont le métier sera très durement impacté par l’IA. Ils ne disparaîtront pas tous, mais pour dix radiologues, il en faudra un seul, le reste du travail étant effectué par la machine. Conclusion, si nos enfants ne sont pas de futurs data scientistes, des mathématiciens ou des biologistes hors pair, il vaut mieux qu’ils aillent là où l’IA n’ira pas. Les métiers qui associeront la tête, le cœur et la main ne disparaîtront pas. Cuisinier, jardinier, infirmière, mais aussi directeur d’hôtel ou restaurateur sont des métiers d’avenir et notre formation doit dès maintenant en tenir compte. C’est cela que l’IA va changer mille fois plus que les méthodes d’enseignement…

Quelles sont, s’il y en a, les limites de l’intelligence artificielle ?

Si l’on veut bien comprendre de quoi il retourne, il faut préciser la différence entre les différents types d’intelligence artificielle, et il y en a trois. D’abord l’IA faible « étroite ». Elle séquence le génome, lit des radios mieux qu’un radiologue, elle commence à faire des merveilles dans le domaine de la traduction automatique, elle gère des pans entiers de l’économie dite « collaborative » avec des applications comme Uber ou Airbnb, une économie qui se caractérise avant tout par le fait que l’intelligence artificielle permet dans nombre de secteurs à des non professionnels de concurrencer les professionnels de la profession. Cette IA aura (et a déjà) des retombées majeures dans le domaine de la médecine, la défense, l’organisation du trafic routier ou aérien, la voiture autonome, la surveillance à domicile des personnes dépendantes, la lutte contre la criminalité et le terrorisme, l’organisation des secours humanitaires, et dans mille autres secteurs encore. A vrai dire, presque aucun domaine ne sera épargné dans le monde du travail.  Mais elle ne pense pas. Elle calcule certes de manière géniale, elle est même capable d’algorithmes ultra performants, mais elle ne dispose pas de la conscience de soi que possède mieux qu’elle un enfant d’un an. Le deuxième visage de l’IA est celui de la « super IA », qui reste encore une IA faible, non dotée de conscience, mais qui serait contextualisante. Le propre de l’IA faible encore aujourd’hui, c’est qu’elle est peu capable de contextualiser les demandes qu’on lui adresse. Elle peut battre le champion du monde de jeu de Go, commander un Uber, conduire une voiture ou séquencer le génome d’une tumeur, mais sortie de son « couloir », elle ne sait plus rien faire. Son intelligence et ses performances sont « verticales », fort peu « horizontales » ou transversales, de sorte qu’il lui faut parfois des efforts considérables pour trouver une solution là où un enfant de cinq ans réussit mieux qu’elle. L’idée qui anime les chercheurs en IA aujourd’hui, c’est qu’il faut la rendre plus transversale et plus contextualisante de sorte qu’elle sorte de son couloir et devienne, selon la définition que Nick Bostrom donne de la « super IA », « supérieure à l’être humain, non pas dans un seul domaine comme les échecs, le jeu de Go ou le séquençage du génome, mais dans tous les domaines. » Le troisième visage de l’IA, serait (je mets au conditionnel, car il s’agit à mon sens d’une utopie) celui de l’IA forte, une intelligence dotée, comme la nôtre, de conscience de soi, de libre arbitre et d’émotions, mais incarnée (si l’on peut dire) dans une base de silicone et non plus de carbone. Pour aller à l’essentiel, on pourrait dire que l’IA forte serait l’intelligence d’une machine capable, non pas seulement de mimer de l’extérieur l’intelligence humaine, mais de se doter grâce à des connexions de neurones artificiels équivalentes aux nôtres, des trois éléments jusqu’à présent exclusivement humains : la conscience de soi, la faculté de prendre des décisions et les émotions (l’amour et la haine, la peur, la souffrance et le plaisir, la jalousie…). L’IA forte n’est pas d’actualité alors que les deux autres formes d’IA sont déjà largement là et ce sont elles qui nous posent le problème des métiers auxquels préparer nos enfants.

Propos recueillis par Georges-Olivier Kalifa

Photo © DR

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