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Les voyages ancrés dans la peau

20 décembre 2018 - 12h22

Suède, Inde, Italie, Etats-Unis et maintenant Monaco… A 33 ans, Sylvain Masson a longtemps ressenti le besoin d’explorer des contrées inconnues avant de poser ses valises. Arrivé à l’ASM Rugby en 2017, il utilise ses nombreuses expériences à l’étranger pour accomplir sa carrière d’entraîneur.

« Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent pour partir, cœurs légers, semblables aux ballons ; de leur fatalité jamais ils ne s’écartent, et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons ! » Globe-trotter dans l’âme, Sylvain Masson, portrait de Victor Hugo tatoué sur le bras droit, aurait également pu avoir celui de Charles Baudelaire, dont le séjour aux Mascareignes lui a inspiré son plus grand chef-d’œuvre, Les Fleurs du Mal.

Alors, attablé au club house de l’AS Monaco après une journée de travail, l’entraîneur de la section rugby a le sourire. « J’ai annulé une escapade en Norvège il y a quelques semaines à cause d’un report de match, mais j’ai réussi à la caser en février », se réjouit-il. Une fois sa commande servie, ce passionné d’Histoire narre la sienne durant quasiment deux heures. Celle d’un voyageur au grand cœur, jonchée de blessures, de tournants et d’expériences de vie, où rien n’arrive jamais par hasard. Celle qui a démarré à Saint-Etienne, où il découvre le rugby après le football, à 13 ans, sur les conseils d’un ami de son frère. « Je me demande souvent ce que je serais devenu sans cela. Si le jour de mon inscription au rugby, par exemple, le dirigeant m’avait annoncé que je me casserais la cheville, le tibia, l’épaule, la mâchoire, que je me fissurerais le ménisque et m’arracherais le pectoral – ce qui s’est réellement passé -, je n’aurais pas signé. Mais cela aurait sans doute été la plus grosse erreur de ma vie », assure Sylvain Masson.

Risque de paralysie

Deux années pleines à Villeurbanne aux côtés de Florian Fritz lui offrent la possibilité d’intégrer le centre de formation de Toulon. Dans le Var, Sylvain connaît son premier tournant. Il y signe un contrat espoir mais se blesse gravement lors d’un match face à Castres dans sa quatrième saison. Fracture tibia/cheville/péroné et dissection de l’artère vertébrale. Risque de paralysie côté droit. Rééducation durant un an pour la jambe. Six mois d’exercices et de tests pour le cou, afin de fluidifier le sang. Le wagon pour le monde professionnel passe, lui reste à quai, un BTS commercial dans la poche et une envie d’évasion exacerbée : « Il y avait la déception d’une blessure au pire des moments, mais aussi la joie d’échapper à une paralysie à 22 ansCela aurait été une torture. A l’époque, je me passionnais déjà pour les voyages, sauf que je les remettais toujours à plus tard. Ce coup d’arrêt a été un électrochoc. Dès lors, je n’ai plus hésité à partir seul, par plaisir. Et le rugby est devenu mon passeport ».

Durant deux ans, il tient une librairie au Mourillon où, à 23 ans, il entraîne les Cadets, et entame une licence d’Histoire par correspondance à l’Université de Paris-Nanterre. Fabien Cleguer, un ami, le convainc alors de rejoindre Gap (Division Honneur), où il devient rapidement capitaine. Les sensations reviennent, la tentation d’une expérience à l’étranger aussi. Il se rappelle ainsi de Richard, rencontré dans sa librairie. Français installé en Suède, ce dernier lui avait proposé de rallier Helsingborg. Cela tombe bien, en Scandinavie, les saisons sont inversées : l’on joue au rugby d’avril à octobre, une période synonyme de coupure en France. « Le club m’hébergeait et je faisais plein de petits boulots. Mon niveau d’anglais a explosé ! Mon colocataire Emil était le capitaine de l’équipe et m’a beaucoup aidé », raconte-t-il. Le temps de porter le verre à ses lèvres et de le reposer, l’ancien deuxième ligne enchaîne : « C’était génial comme première expérience à l’étranger. Le jeu était beaucoup plus physique, il y avait tellement de gros gabarits dans l’équipe que je jouais centre ! » 

L’Inde, un voyage initiatique

L’aventure touche à sa fin. Des coéquipiers roumain et argentin lui proposent des piges dans leur pays, mais c’est le président d’Helsingborg qui est l’instigateur du futur challenge de Sylvain. L’une de ses connections galloises, Paul Walsh, dirige un club de Calcutta, les Jungle Crows. Ce dernier est direct. « Il m’a dit de me blinder, que j’allais voir des choses dures », précise l’entraîneur de l’ASM, qui finit la saison en France et, après plusieurs mois d’échanges, met le cap sur l’Inde où il glanera notamment la Calcutta Cup. Sur place, il exécute des missions pour Khelo Rugby, une association internationale aidant les populations en difficulté via le ballon ovale : « Ce qui met une claque en arrivant dans les bidonvilles, c’est le sourire des enfants qui sont toujours heureux. On allait à l’orphelinat Don Bosco servir des repas aux gamins le midi et jouer avec eux toute la journée. Cailloux et morceaux de verre… Rien ne les arrêtait ! Quand j’ai vu cela, j’étais presque honteux, en tant qu’occidental, de me plaindre. L’Inde, c’est de la survie, mais j’y retournerai. J’ai pris des leçons de courage ». Dans la vie de Sylvain, il y aura assurément un avant et un après.

Italie et Etats-Unis avant Monaco

A la recherche d’un nouveau challenge après des passages mitigés à Six-Fours et Nice, le rugbyman lorgne sur l’Italie et le club de Sanremo-Imperia. Son mail d’approche resté sans réponse, il tente le coup de bluff en se rendant à un entraînement. L’histoire durera quasiment quatre ans. D’abord en tant que joueur, puis comme entraîneur, à seulement 28 ans. La première saison se solde par une montée en troisième division, avec un final en apothéose. Les deux autres seront belles, mais une nouvelle accession échappe à Sanremo-Imperia. « Est ensuite arrivé le projet monégasque », résume Sylvain. Entre temps, il réalise son rêve de jouer aux Etats-Unis. Direction les Memphis Blues à l’été 2016. Dans la ville d’Elvis Presley, le rugby côtoie le football américain : « J’ai fait quelques séances défensives pour les joueurs de l’équipe universitaire, leur expliquer comment plaquer bas. Ils étaient disciplinés, à l’écoute et avaient une condition physique impressionnante. Si certains se mettaient au rugby, les Etats-Unis pourraient rapidement avoir un très bon niveau ». Et Sylvain d’agrémenter son propos d’anecdotes. Ce côté baroudeur colle à merveille avec l’image cosmopolite de la Principauté, à l’heure où le rugby monégasque souhaite s’inscrire en lettres dorées. « Je pense avoir vu le meilleur et le pire de l’Homme. En tant qu’amateur de sociologie, je me sers de cela pour créer mon groupe. Dans une équipe, il y a des profils différents : ceux qui marchent à la confiance, ceux qui ont besoin d’être piqués au vif… La communication est la base. Dès le départ, je préviens que je vais être dur mais juste. Les joueurs l’assimilent. Ce que j’ai vécu à l’étranger m’aide chaque jour ».

Ces souvenirs de voyage que Charles Baudelaire retranscrivait sur papier à l’encre de sa plume, Sylvain préfère les ancrer en lui. Si le bras droit résume la France du XIXème siècle, couronnes de Suède et corbeau des Jungle Crows ornent le bras gauche. « Je suis en pleine réflexion pour Sanremo-Imperia et Memphis », lance-t-il dans un sourire. Et Monaco, qui joue la montée en Fédérale 3 cette année ? « Je ne suis qu’au début de mon aventure mais si l’histoire devient très belle en Principauté, pourquoi ne pas ‘’l’encrer’’ ? »

Jérémie Berningole

Photo ©Romain Chardan – CS

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