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Carin Smuts : « Je ne veux pas fabriquer des bâtiments »

6 août 2019 - 10h08

Convaincue qu’elle peut améliorer la situation sociale de son pays par l’architecture, Carin Smuts fonde CS Studio en 1989 au Cap, en Afrique du Sud. Plébiscitée à l’international grâce à plusieurs prix, elle œuvre surtout pour le grand public, privilégiant la dimension humaine dans ses projets. Dans un pays qui souffre encore de fortes inégalités sociales, l’architecte nous raconte, dans son agence sud-africaine, comment elle souhaite « impacter » la vie des plus modestes.

Son studio arc-en-ciel se remarque de loin et se détache des résidences luxueuses surplombant la côte le long d’Ocean View Drive sur les hauteurs de Seapoint. A l’intérieur de ces façades colorées, Carin Smuts a installé son open space au style industriel où collaborent six personnes. Directe et pétillante d’énergie, cette quinquagénaire s’est faite remarquer en France où elle a décroché quelques distinctions et un titre honorifique – elle est chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres depuis 2015 – et est régulièrement invitée pour donner cours et conférences. « J’enseigne à Confluences la nouvelle école d’Odile Decq à Lyon, parfois à Toulouse, Nantes et Montpellier. Je travaille aussi avec Christophe Hutin à Bordeaux, il est incroyable », confie-t-elle. Malgré un premier prix décroché dans le cadre des Global Award for Sustainable Architecture en 2008, son projet à Follainville-Dennemont ne voit pas le jour. Et si sur le plan international Carin Smuts ne souffre pas de sous-médiatisation, elle ne connaît pourtant pas la même aura dans son pays natal. « Je n’ai jamais gagné un seul prix en Afrique du Sud », lâche-t-elle dans un regard plein de sous-entendus.

L’humain au centre du projet

Née en 1960 à Prétoria durant l’Apartheid, Carin Smuts s’oriente vers des études d’architecte sur décision paternelle. « Il a postulé pour moi parce que je m’étais inscrite pour étudier les arts dramatiques », confie-t-elle en riant. En 1982, une rencontre change définitivement ses projets. « J’étais étudiante à l’université lorsqu’un groupe de domestiques est venu chercher un architecte. J’ai été intriguée et j’ai donc commencé à les aider. Ils souhaitaient construire un atelier de formation pour les jeunes à Cradock », se remémore-t-elle. Pendant l’Apartheid, il était impossible pour un Africain de posséder des terres. Cette première expérience au contact des gens a façonné sa démarche. « Les étudiants en architecture apprennent à concevoir, à penser et à travailler de manière occidentale. Pour ma part, j’ai décidé d’écouter les gens. Ceci est fondamental dans notre travail. Je suis davantage intéressée par le processus et la façon dont les gens sont impliqués. Dans notre architecture, nous avons appris que plus vous posez de questions, plus vous écoutez, meilleur est votre produit final », analyse l’architecte. Pour illustrer son propos, elle cite le projet du simulateur sous-marin de Simon’s Town, réalisé en 2010, où plusieurs changements ont été apportés une fois que les personnes avaient pris possession des lieux. « S’ils avaient été impliqués dès le départ, et pas seulement l’architecte naval, nous aurions eu plus de succès », assure Carin Smuts.

L’exemple de Guga S’thebe

Mais la plus grande fierté de l’architecte reste Guga S’thebe, un bâtiment construit dans le quartier de Langa au Cap en 1999. « C’est un village artistique et culturel. Nous avons créé de nombreux ateliers où les générations s’entremêlent. Le lieu réunit à la fois le genre vernaculaire et contemporain. Il est visité quotidiennement par des milliers de personnes et fait l’objet d’une grande publicité de sorte que les usagers gagnent énormément d’argent avec ce bâtiment de 860m2 ! », explique-t-elle le sourire aux lèvres. Elle poursuit : « J’ai récemment amené un groupe de Français et quand ils ont quitté l’atelier d’un céramiste, ce dernier m’a dit “grâce à vous, j’ai gagné 30 000R (2 000 euros, N.D.L.R.) cet après-midi, en vendant mes tasses et assiettes”. Vous pouvez voir comment vous impactez la vie de quelqu’un. » C’est pour ces moments-là qu’elle exerce ce métier. Alors quand la politique du pays s’en mêle, Carin Smuts assume ses positions. « En 2004, j’ai été contrainte de former une société pour répondre aux critères du BEE (Black Economic Empowerment) appelée Equity, qui est maintenant fermée et qui m’a presque tuée. L’objectif était d’accéder aux marchés publics, le cœur de mon activité. Pour obtenir les appels d’offres, vous devez faire de nombreuses remises. C’était la plus grosse erreur que j’ai jamais commise », admet-elle. Quant aux éventuelles critiques sur la fermeture de cette société, Carin Smuts répond de but en blanc : « J’ai aidé à construire ce pays. Je n’ai besoin de rien prouver à personne. Si le fait que je suis blanche dérange, ce n’est pas mon problème. J’ai travaillé et aidé des personnes réelles. Dans les townships, ils me connaissent mieux que le président. Je ne veux pas fabriquer des bâtiments, je veux responsabiliser les gens. »

Travaux publics avant privés

Dans ses projets, elle estime que la pérennité exige trois composantes : sociale, environnementale et économique. Carin Smuts applique ce principe. Actuellement, elle travaille sur l’obtention d’un terrain dans le District Six du Cap, afin d’y installer un centre culturel dédié à l’apprentissage et combattre la criminalité. Si elle ne fait pas de réalisations privées, l’exception à la règle a eu lieu en 1997 pour une idée « unique ». C’était pour la résidence de l’artiste sud-africain, Willie Bester, à Kuilsriver. « Ce n’est pas une maison mais une sculpture. Son studio se situe au centre et toutes les pièces se trouvent autour », commente-t-elle. Dans sa vie de tous les jours, l’architecte démarre ses journées relativement tôt et aime les matins propices à la création. « J’essaye de ne pas travailler le week-end à moins de travailler sur un concours et d’avoir une échéance comme pour Helsinki (concours pour une bibliothèque en 2013, N.D.L.R.). Nous construisons beaucoup de maquettes. Je passe également du temps dans les townships à rencontrer différents acteurs majeurs. Mon métier est très diversifié et stimulant, je ne mène pas une vie ennuyeuse », avoue-t-elle. Et si les projets architecturaux laissent parfois du temps libre à Carin Smuts, elle en profite pour remplir son agenda. D’ailleurs, elle vient de passer un mois à La Réunion où elle a mis son expérience à profit d’étudiants chanceux.

Délia KRIEL

© CS Studio

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